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La nuit invente le monde

Yann Pellerin

Toute proposition de Frédérique Metzger procède d’une rencontre entre la plasticienne et un matériau élu parce que c’était lui parce que c’était elle et dont elle entrevoit un devenir. En l’occurrence, elle a acheté chez un destockeur treize blocs de « cartes magiques à gratter silver holographique argenté 2 pointes à tracer utilisables des deux côtés ».

Il est des rencontres manquées, des en gésine en un coin d’atelier et des fulgurances que dans une danse des sept voiles, Frédérique Metzger déplie en intention ou, à son gré, replie en intuition.

Contre tout emploi du temps, Frédérique Metzger a déployé son temps de nuit, son temps de contrebande, à gratter ses cartes noires. Et gratter, en argot, c’est à la fois travailler mais aussi soutirer et marchander. Les dessins de Frédérique Metzger ont en effet été l’objet d’une tractation arrachée au temps contraint, à l’obligation de faire des choix, d’un accord arraché au profit de contingences réévaluées et de la contamination qui dissémine.

 

Un accrochage somnambule observe sans trop y croire les règles bibliques d’une hiérarchie cosmique. Toute dissémination exige un principe. Pour le moins burlesque car traité à l’arrache, le principe observé en valait bien un autre. Une parodie douce et lunaire est néanmoins à l’oeuvre dans ce vaste jeu de cartes à gratter et l’omniprésence du luminaire céleste en est un signe.

La volée de dessins a trouvé place comme à regret. On observe la posture de l’enfant dont la loupe grossit une théorie de fourmis. Il faut aussi tordre le cou comme un travailleur cherche Vénus au tout petit matin, pendant que le moteur chauffe.

Dans cet entre deux, le quadrillage d’une ville nouvelle et un tarmac vus du ciel, la merveille d’une grotte du Pacifique sculptée au regard par des vers luisants, ou celle d’une centrale nucléaire aperçue de l’autoroute qui mène à Bilbao, la stase d’une créature des abysses, un phare projetant son faisceau sur l’océan, la caresse préliminaire du macrophage à la bactérie... Frédérique Metzger joue pour nous l’étreinte de l’homme et de la nature, leur interpénétration confinant à une entre-dévoration effrayante et féérique.

On peut aussi jouer à chercher Dieu dans le satellite de télécommunications, dans le tapetum lucidum de la biche, la fluorescence du lichen ou de l’adamite, la bioluminescence de la baudroie.

On peut aussi se rendre sensible au tremblement des électrons, quarks et photons ou tout du moins, la « carte à gratter » présentant une fois grattée une juxtaposition anarchique de formes circulaires, plus ou moins métalliques et iridescentes, on peut observer les effets de la lumière changeante sur cette malicieuse célébration du monde que Frédérique Metzger module et offre à observer.


Yann Pellerin, mai 2019

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