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Journal de résidence (extrait)

Venir à Flørli c’est d’abord prendre la mer, s’enfoncer dans le fjord qui est une coupure vive, un coup de cutter dans la terre.
Venir, partir, revenir : l’expérience de cette résidence intègre d’emblée le parcours, l’aller vers ...
Le bateau s’engouffre dans la brèche ou s’en extirpe, mon regard suit ce mouvement, organisant à chaque trajet ses propres repères, et s’aiguisant sur le roc.
Ce voyage est une percée. Signifiante, précise, prégnante, sous le soleil, glissante et diffuse dans les nappes crémeuses de brume, la pluie cinglante et le vent. Le lointain se conquiert alors par paliers, les montagnes semblent faire un effort pour se maintenir à l’état solide et le monde pour ne pas fondre complètement dans l’imperceptible, ou sortir subrepticement de ses ornières.
Flørli que je rejoins ou quitte est aussi Flørli où je travaille et vis pour un temps. C’est un lieu singulier et paradoxal imprégné d’histoire et de changements. Je suis accueillie dans sa forme apaisante d’alcôve et électrisée par son paysage sous tension. Je m’intègre à sa synergie, son cours des choses, par mon action ou ma simple présence.
Autour de moi : l’assise des montagnes et leur étirement vers le ciel, l’intervalle horizontal de l'eau puis, frontalement, l’autre rive. Ce versant doré pourrait être le miroir ou l’envers de la rive où je me tiens. A moins que ce ne soit moi qui sois de l’autre côté.
La surface plane et scintillante de l’eau qui le met à distance n’est qu’une couverture. Quelque chose en dessous de plus tumultueux, sombre, dense, opère : on puise dans les profondeurs l’énergie alimentant ici la centrale électrique. Ailleurs on fore pour chercher le pétrole.
L’eau à Flørli est aussi ce qui porte et apporte (les visiteurs, le courrier, viennent ainsi jusqu’à moi). Elle est donc une sorte de câble qui me relie au reste du monde.
C’est en réalisant un travail dans l’eau que j’ai pu commencer à créer des liens entre les questionnements qui nourrissent habituellement ma démarche artistique et les particularités de ce lieu, comme ouvrant à mon tour des brèches pour que le site vienne pénétrer ma recherche.
J’ai rempli des gants d’eau pour d’abord les disposer en grappes sur un rocher, masse échouée d´éléments agglutinés, puis les ai noués entre eux et aux algues (qui ressemblent elles-même à de grandes lanières de caoutchouc), les étirant parfois à la limite de la rupture. Les fantômes de mains, flasques et transparents sont peu à peu devenus des bulles, des poches ventrues animées de vie, formant un ensemble à la fois organique et artificiel, une prolifération hybride. Voilà que cette sculpture flottante, mouvante et joufflue contenant du liquide, se trouve à son tour contenue par du liquide de la même manière que la méduse, composée elle-même d’eau fait corps avec l’eau, porte en elle la mer et est portée par elle.
Cette expérience devient une sorte d’allégorie de l´ensemble de mon travail. Je qualifie en effet ma démarche de tentaculaire, créant des connexions entre des images recueillies un peu partout, des matériaux, des textes, selon une trame toujours redéfinie et augmentée qui relie mes propres réalisations entre elles. L’eau devient ici la levure qui exacerbe et pousse les choses à l’extrémité de leur sens.
La recherche que je poursuis à Flørli se tisse progressivement au site : des fils de moi qui s’entortillent aux fils d´ici.
Ainsi, l´activité de creuser, transformer, extraire, omniprésente en Norvège en raison du développement de ses industries pétrolières, entre en résonance avec mon travail dans sa dimension générale : la sculpture définie par l’action de faire des trous et des bosses, le passage sous la surface du visible, le carottage à travers les couches de conscience.
Ici et à Stavanger, j’ai trouvé des matières plastiques, des mousses, des fils, des débris, des ornements, intuitivement attirée par leur couleur et leur texture. Ces matériaux et ces notions sont un potentiel, un postulat de départ auquel s’ajoute au quotidien le matériau humain et fluctuant des rencontres.
Par exemple, je vois tous les jours arriver des randonneurs, des gens accoster en bateau ou des groupes partant en bivouac. Leur chargement ne doit comporter que le strict nécessaire.
La survie sur la mer et dans les montagnes est aussi une notion à laquelle j'ai été sensibilisée dès mon arrivée en Norvège.
L’idée de confier une sculpture à quelqu’un qui part en mer ou pour une longue marche jusqu’aux sommets est assez rapidement devenue évidente. Prendre avec soi quelque chose d’aussi inutile que l’art alors qu ’on ne se charge que du minimum vital serait accepter de porter du sens et d’en véhiculer.
Aussi j'ai l’intention de conclure mon séjour par cette expérience, à laquelle les gens de passage à Flørli au cours de la dernière semaine de septembre seront invités à participer…


Frédérique Metzger, septembre 2006

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